Chili et carnets

Le Chili sous toutes les coutures

Cet autre Allende

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Le 11 septembre 1973, Salvador Allende, alors président du Chili, se donnait la mort dans le palais présidentiel de la Moneda. Augusto Pinochet avec l’appui des Etats-Unis prend le pouvoir par les armes. D’Allende, l’Histoire garde l’image d’un homme politique engagé et légaliste dont les rêves d’indépendance ont été sabordés par un putsch militaire.
Mais qui était réellement l’homme derrière l’homme d’Etat ? Dans son livre Salvador Allende, l’enquête intime (dont un extrait est disponible à la fin de cet article), Thomas Huchon part à la rencontre de ceux qui l’ont côtoyé. Des proches, des collaborateurs, des amis. Le journaliste brosse un portrait étonnant de celui qui reste l’une des figures marquantes du XXe siècle.
L’ouvrage n’est pas exempt de défaut. On peut lui reprocher notamment de faire l’éloge d’Allende sans tenter de nuancer le propos des intervenants acquis à sa cause. Thomas Huchon l’admet et explique sa démarche.
Avant de parler du livre, parlons de vous. Quel est votre parcours et votre rapport avec le Chili ?
Thomas Huchon :
« Pour résumer je suis journaliste. J’ai vécu un peu partout en France mais aussi à l’étranger. J’ai été formé à L’Expansion. Je traitais des nouvelles technologies. Je n’avais pas envie de parler de sociétés internet toute ma vie et j’ai fini par suivre une copine qui bossait au Chili. C’était en septembre 2005. Je ne connaissais pas grand-chose de ce pays. J’ai démarché quelques journaux, fait quelques papiers avec l’élection de Michelle Bachelet et sur le changement de mentalité là-bas. Et très vite, cette enquête sur Salvador Allende m’est tombée dessus. »

Thomas Huchon a plongé dans l'intimité de Salvador Allende

Quel a été le déclic ?
« Je crois beaucoup à l’humain. L’élément déclencheur pour ce livre, ça a été ma rencontre avec Patricia Espejo. C’était la secrétaire personnelle de Salvador Allende. Je l’ai invitée à déjeuner. Le but n’était vraiment pas journalistique à la base. J’avais besoin de savoir pour moi qui était Salvador Allende. J’avais vu le film Missing [de Costa-Gavras, l’histoire d’un américain cherchant son fils mystérieusement disparu lors du coup d’Etat, NDLR] et le documentaire Allende de Guzmán. A part ces éléments, je ne savais rien de ce président. Et je me suis aussi aperçu que cela faisait trente-cinq ans que l’on ne parlait plus d’Allende au Chili. Mais j’arrive aussi dans ce pays avec une base politique personnelle [Thomas Huchon est le fils de Jean-Paul Huchon, président socialiste de la région Ile de France, NDLR]. »

« Le Chili m’a beaucoup radicalisé »

Le Chili vous a changé ?
« Politiquement, le Chili m’a beaucoup radicalisé. Je suis reparti beaucoup plus à gauche que je ne l’étais. J’arrive dans un pays où je me rends compte de ce que peut donner le libéralisme à outrance. Je découvre un pays avec sa grande blessure. Je vois cette avenue du 11 septembre baptisée ainsi non pas en l’honneur d’Allende mais pour célébrer la date du coup d’Etat… Quand j’ai mis le doigt dans l’engrenage, je ne pouvais plus reculer. »
Quelle a été la réaction de Patricia Espejo ?
« Elle m’explique que personne n’a jamais fait cela. Et je comprends alors qu’elle ne me dira rien. Mais je le répète, au départ, ma démarche n’est pas celle du journaliste. C’est celle d’un jeune de gauche, fils de politique, qui sait que la valeur de l’homme fait la fonction. Quand tu entends le dernier discours d’Allende, tu entends un discours sans équivalent, fort, poignant et vrai. Il y a la dimension historique du personnage. Soit c’est du mytho. Soit c’est vrai. Et si c’est vrai, je veux savoir pourquoi il a été un homme exceptionnel. Sans oublier qu’il avait l’ego et la volonté de rentrer dans l’histoire. Finalement, Patricia Espejo accepte de se confier. »
Combien d’intervenants avez-vous rencontré ?
« Trente témoins avec qui j’ai passé deux heures sur un questionnaire identique. Après, ce sont des rencontres et une quinzaine de témoins qui me parlent du Chili, de leur réalité et qui nourrissent le propos. »
Dans votre livre, on ne trouve que des éloges sur Allende. Aucun témoignage n’apporte un contrepoids. Pourquoi ?
« Je ne cherchais pas des gens qui avaient lu des choses sur Allende mais des gens qui l’avaient connu. Pour trouver des gens de droite ou d’extrême droite dans ce cas là, j’aurais dû faire le livre dix ans avant ! Au début, ça m’a frustré un peu de ne pas trouver des gens qui pouvait le « descendre ». Et j’ai quand même Patricio Aylwin [premier président du Chili élu démocratiquement, depuis le coup d’Etat, en 1990, NDLR], l’un des plus farouches opposants d’Allende qui me dit « C’est quelqu’un de bien » ! Pour moi, ça valide mon travail. »
Il n’y a tout de même pas d’autres sons de cloche…
« Quand je suis journaliste, je donne la parole à tout le monde. Là, j’avais ma démarche. En ayant Aylwin, je considère que je suis allé assez loin. Avoir les « autres », ça n’aurait pas été juste. Eux n’ont pas laissé Salvador Allende s’exprimer. Je reconnais la limite du projet. J’avais quand même demandé une rencontre avec Augusto Pinochet. Mais je savais qu’il parlait peu et il est mort peu après. A posteriori, je ne regrette pas de ne pas l’avoir rencontré. Je ne suis pas historien… »

« Son erreur n’est pas politique »

Quels sont les aspects de Salvador Allende les plus surprenants découverts au cours de cette enquête ?
« Certainement pas son côté volage. La politique est basée sur une pulsion de séduction. En revanche, je ne connaissais pas du tout son côté Franc-maçon. J’ai aussi eu du mal à croire quand on m’a parlé de sa passion des vêtements qui le poussait parfois jusqu’à piquer les cravates des ses collaborateurs ! Ce n’est qu’au bout du quatrième ou cinquième intervenant que j’ai commencé à y croire. Salvador Allende, président, est quand même allé jusqu’à s’inventer une pause sieste pour aller piquer un manteau d’un journaliste ! C’était un gamin en fait, certainement un mec très marrant. »

Salvador Allende (photo Anthony Quindroit)

La statue de Salvador Allende, près de La Moneda où s'est joué l'avenir du Chili

On a le sentiment en vous lisant que le drame est inéluctable…
« Un journaliste, Pierre Kalfon, a titré un jour un de ses papiers : « Jusqu’où Allende peut-il aller trop loin ? ». Mais il est trop difficile de reprocher le crime à la victime de ce crime. Jusqu’au dernier moment Allende pense à ce référendum pour sauver le peuple. S’il était encore vivant, je suis sûr que le monde se porterait beaucoup mieux ! J’en veux beaucoup à ceux qui ont participé à ce coup d’Etat. Les USA n’avaient jamais mis autant de moyens pour déstabiliser un pays. Même à Cuba ! Et Allende a fait plus pour le Chili en trois ans que Castro en dix. Reprocher l’échec à Allende, c’est ne pas voir ce qu’il a fait en trois ans. »
Il a quand même sa part de responsabilité ?
« L’erreur d’Allende, c’est d’écouter Pinochet. Mais son erreur n’est pas politique. Elle est humaine. C’est un humain qui croit en un autre être humain. Pour moi Allende, c’est la quintessence du politique. Comme pouvait l’être Pierre Mendès-France. »
Que pensez-vous de l’élection de Piñera et du retour de la droite au pouvoir au Chili ?
« D’abord, c’est l’arrivée de la droite. Pas son retour. Avec Pinochet, elle n’a pas été élue. Justement, cette droite est, pour moi, plus dangereuse car elle a gagné. Mais elle a toujours été là, au pouvoir via l’appareil législatif. »

Pinera élections (photo Anthony Quindroit)

Le jour de l'élection de Piñera, en janvier 2010, les pinochetistes savouraient... (photo Anthony Quindroit)

La Concertación pouvait-elle gagner ?
« Elle n’était plus viable. A un moment, dans la société, la gauche doit être opposée à la droite et le centre doit choisir. La gauche va pouvoir se reconstruire en tant que gauche. Mais le système binominal [un principe inscrit dans la constitution pinochetiste qui exclut de facto les petits partis politiques, NDLR] est scandaleux ! On dit que le Chili est une démocratie depuis vingt ans, mais ce n’est pas vrai : face aux soins, les Chiliens ne sont pas égaux par exemple. »
Que vous inspire le nouveau président Piñera ?
« Il fait partie de la démocratie chrétienne qui a fait toute sa fortune sous Pinochet et qui n’existerait pas sans les pinochetistes. Le Chili a fait une erreur. Mais tant que le pays ne fera pas le deuil de son passé, il n’aura pas de présent et pas de futur. Tant qu’ils ne verront pas qu’ils ont massacré un homme politique comme Allende, tant qu’ils ne lui demanderont pas pardon… »
Le livre va-t-il sortir au Chili ?
« Il va être traduit, c’est en cours de négociation. Je sais qu’une librairie française là-bas va le sortir en français. »
La famille d’Allende l’a-t-elle lu ?
« C’est une biographie autorisée validée par sa femme, sa fille Isabel et sa petite fille. »
Quels sont vos autres projets chiliens ?
« Ma boucle est bouclée. Je vais continuer à suivre ce qu’il s’y passe. Maintenant le livre va vivre. Mais je suis sûr qu’il y a la matière pour en faire un film. »

Salvadore Allende, l’enquête intime, de Thomas Huchon, éditions Eyrolles. 212 pages et un cahier central de photos d’archives, 18 euros.
Un extrait à découvrir (avec l’autorisation des éditions Eyrolles)

Cette réputation de « régleur de problèmes », Salvador Allende va la développer au long d’une intense carrière parlementaire. De 1937, année de sa première élection au Parlement chilien, à 1970, lorsqu’il gagnera les présidentielles, il se montrera un membre actif du Congrès. Allende fut élu en 1937 à Valparaìso, en 1945 à Valdivia, en 1953 à Tarapaca, en 1961 à Valparaìso, en 1969 à Aysen et Magallanes. Il occupa le poste de président du Sénat entre 1966 et 1969. Débordant de volonté et d’énergie, de rêves de changements sociaux, Salvador s’est vite heurté à la dure réalité dissimulée dans l’ambiance feutrée et les bancs confortables du Parlement chilien.

Il avait 27 ans quand il y a accédé pour la première fois et a été confronté ainsi à la vie parlementaire : pour qu’une loi soit votée, il faut que la majorité l’accepte. Donc négocier. Or, la gauche n’a jamais obtenu la majorité à la Chambre au cours des trente-trois ans de présence de Salvador Allende au Congrès. Il dut donc composer des années durant avec l’opposition pour permettre à ses projets législatifs d’aboutir. Ce schéma se reproduira durant sa présidence, l’Unité populaire ne disposant que d’un tiers des sièges. Capable de discuter avec un « ouvrier d’égal à égal le matin, avec un syndicaliste ou un patron à midi et avec un parlementaire de droite le soir », comme l’explique sa secrétaire, Patricia Espejo, Allende « habitait dans différents mondes », selon le mot de Jorge Arrate, son conseiller économique.

Le don d’ubiquité social d’Allende a modifié la donne dans ce pays de classes où l’on ne se mélange pas, ou très peu, entre riches et pauvres. « Le peuple à sa place, le gouvernement à la sienne », comme le remarque Andres, 60 ans, gardien d’immeuble. « Ici, on ne se mélange pas, pas plus aujourd’hui qu’hier », me dira-t-il, le regard plein de résignation et de tristesse. Longtemps, la bourgeoisie reprochera à Allende d’être un traître à sa classe. Il a commis le crime impardonnable de lèse-majesté : défendre les pauvres, et même pire, demander à sa propre classe – la bourgeoisie – de se suicider avec joie !

La radicalisation progressive de Salvador Allende et la polarisation extrême du clivage politique au Chili rendirent sa tâche plus ardue à partir de la fin des années 1960. La politique commençait à empiéter sur les relations humaines. Il devenait difficile de conserver l’amitié de ceux auxquels on souhaitait imposer des changements essentiels. Pour autant, Salvador ne perdait pas espoir. Il croyait en ces rapports humains, et les maintenait avec ses adversaires politiques. Coûte que coûte, notamment sur sa gauche, qui acceptait mal l’idée que son candidat pactise avec l’ennemi. Patricio Aylwin, président de la Démocratie chrétienne, l’un des principaux opposants d’Allende pendant sa présidence, m’a laissé entrevoir, au travers d’une anecdote, le rapport que tous deux entretenaient : « Nous avions une bonne relation d’amitié, alors que nous étions sur des positions très différentes. Mais la politique au Chili, comme en France, est assez civilisée. Je dirais donc que nous avons été par moments proches, et par moments éloignés. Je me souviens qu’une fois il m’a appelé pour me dire : « Je suis en train de lire un mot que je vous adresse : Président du Sénat et ami, mais plus ami que président ». »

Le médecin personnel du président Allende va lui aussi dans ce sens. « De la muñeca, il en avait énormément. C’était un homme capable de converser tranquillement avec un adversaire, ou avec quelqu’un qui n’était pas d’accord avec lui, et de le convaincre. C’était sa force : convaincre », me confie le docteur Arturo Jiron, en enlevant ses lunettes, laissant alors entendre l’admiration qu’il vouait à ce patient si spécial.

Dans son superbe appartement de Santiago, le docteur Jiron poursuit de sa voix douce : « Un jour, à la Une du journal La Segunda, il y avait une photo d’Allende donnant l’accolade sur les marches du Congrès à l’un de ses plus grands adversaires politiques, le parlementaire de droite, Julio Duran. Je lui ai alors demandé : « Pourquoi donnez-vous l’accolade à votre ennemi ?

– Justement pour ça ! Parce que c’est un grand adversaire ! »

Sans penser à la photo, et à l’impact qu’elle pourrait avoir, il avait conscience qu’il devait connaître ses ennemis. » Occupez-vous de mes amis, je me charge de mes ennemis, dit l’adage. « Salvador avait beaucoup d’amis dans l’aristocratie », précise le docteur Jiron.

« Allende est un enfant de son époque », me confie Andres Pascal Allende, neveu de Salvador et fondateur du MIR, le parti révolutionnaire chilien qui n’a pas participé au gouvernement. « Il a débarqué en politique marqué par cette façon de faire liée au parlementarisme, à la négociation, au débat. C’est sa génération, à la différence de la mienne, qui a découvert la politique dans les années 1960 et rejeté la démocratie bourgeoise et les élections, sur une position bien plus radicale. Allende vivait dans un milieu, un secteur social – la bourgeoisie intellectuelle pourrait-on dire – qui se fréquentait en société. Eduardo Frei, son prédecesseur à La Moneda, avait une maison de vacances à côté de celle de mon oncle Salvador. Ils prenaient l’apéro, l’été, bien qu’ils se soient trouvés dans des partis différents, ils s’affrontaient lors des élections, mais socialement, ils vivaient côte à côte. Le Chili avait réussi à instaurer une certaine stabilité, malgré tout. Moi, je ne comprenais pas comment on pouvait s’opposer politiquement à un homme et prendre un verre avec lui. Cette convivialité a explosé avec le coup d’État et l’instauration de la dictature de Pinochet. »

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Written by Anthony Quindroit

4 octobre 2010 à 19 h 03 min

Une Réponse

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  1. […] du coup d’Etat de Pinochet. Pour ceux qui n’ont pas suivi, c’est à suivre ici et là), la socialiste de 41 ans se présentait face à Pedro Sabat, le maire sortant. Aux commandes de […]


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