Chili et carnets

Le Chili sous toutes les coutures

Chili : Quercia, le polar sans fard

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Et voilà, encore une claque signée Quercia. Le genre qui vous laisse une belle trace de doigts sur la joue. D’accord, dans ses précédents romans, l’auteur chilien ne nous avait pas habitués à être bichonnés – Chili et carnets parlait déjà du premier, Les rues de Santiago (et, déjà, le nom « claque » claquait), avec l’auteur, puis du deuxième, Tant de chiens, au moment de leurs sorties – bien au contraire.
Le style Quercia, c’est du direct. Du brutal. Pas de poésie, pas de lyrisme, pas d’euphémisme. Et La légende de Santiago, troisième volet des enquêtes du flic Quiñones, ne sort pas vraiment son héros des ténèbres… Dès les premières pages, et sans divulgâcher (à l’occasion, quand on peut éviter un anglicisme…) puisque c’est le résumé officiel du roman, Santiago Quiñones aide quelqu’un à passer de vie à trépas. Et même pour un gars qui n’hésite pas à dézinguer les salopards, tuer un homme de cette manière n’est pas chose aisée. Si au moins il pouvait reprendre un peu d’air auprès de Marina, la seule femme qu’il ait aimée… Mais non. Cette dernière, dans un sursaut de lucidité, le laisse à son destin de cocaïnomane assermenté et à son enquête sur des crimes racistes perpétrés dans un Chili socialement cadavérique. Pour couronner le tout, il tombe sur un paquet qui aurait fait pâlir Escobar et qui ne va pas l’aider à décrocher. Ni lui permettre de vivre sereinement, car ce paquet de coke perdu appartient forcément à quelqu’un. Et pas à un enfant de chœur…
Quand on n’a plus vraiment le temps de lire, ni de temps tout court d’ailleurs – les lecteurs de Chili et carnets auront remarqué le delta relativement long entre la publication de cet article et le précédent – et que la plupart des bouquins que vous commencez peinent à vous tenir éveillés plus de dix minutes (et ça, c’est quand ils sont bons, je ne parle pas de ceux qui vous tombent littéralement des mains toutes les deux pages mais que je n’évoque pas car je n’ai pas envie de les mettre en lumière, fin de l’aparté), se plonger dans un livre comme celui-ci ragaillardi. Oh, le sujet n’est pas joyeux, ni riant. Il est plutôt étouffant et poisseux, vicié et gris-noir… Mais Quercia dépeint tellement bien les états d’âmes de son personnage, la noirceur quotidienne de la société, tout en maîtrisant le sens du suspens, du rebondissement retors, sans oublier de parsemer le tout d’une réflexion acerbe sur son pays et ses dérives que les 250 pages passent en un éclair.
Pour ce troisième roman, Boris Quercia a accepté de répondre aux questions de Chili et carnets. Un entretien grandement facilité par Claire Duvivier, des éditions Asphalte, qui a proposé de traduire les questions pour l’auteur et les réponses pour le journaliste et ce très rapidement ; qu’elle en soit ici remerciée.

Boris Quercia (photo Claire Duvivier)

Boris Quercia (photo Claire Duvivier)

Votre livre s’ouvre sur Quiñones donnant la mort volontairement à son beau-père déjà agonisant. Un geste qui va le poursuivre alors qu’il est « habitué » à tuer au cours de ses interventions. Au-delà du ressort scénaristique, est-ce une façon de relancer le débat sur le droit à mourir dans la dignité, débat toujours en cours que ce soit en France ou au Chili ? Quelle est votre position sur la question ?

Boris Quercia :

  • « Ce n’est pas l’idée du roman de créer un débat là-dessus : je montre seulement la vie de cet homme qui est une spirale d’erreurs. Bien sûr que ce n’est pas bien, ce que fait Santiago ; il n’a aucune certitude que son beau-père désire réellement mourir. Je pense qu’effectivement l’euthanasie est un sujet important dont il faut parler, mais pour exister, elle doit être contrôlée par un protocole strict qui ne laisse aucune place au doute. Cela étant dit, je pense personnellement que toute personne a le droit de mourir si ses conditions de vie sont dégradantes, si la détérioration de sa santé est irréversible, ou simplement si elle arrive à un âge où l’on est las de vivre tout en étant pleinement conscient de ses décisions. Cela ouvre une possibilité de faire ses adieux et partir en paix, pour fuir la douleur de la vie et retourner au néant duquel nous sommes sortis. »

Plus qu’une enquête, La Légende de Santiago narre la déchéance d’un homme qui refuse de se relever et qui semble même appuyer sur l’accélérateur pour foncer dans le mur. Pourtant, on s’attache à Quiñones. Comment avez-vous travaillé cette ambivalence ?

Boris Quercia :

  • « Je crois que c’est exactement ça ! L’épigraphe du premier roman (Les Rues de Santiago) était cette citation de Jean Cocteau : « Vivre est une chute horizontale. » C’est comme ça que j’imagine toujours Santiago : en train de tomber, toujours plus vite. Dans ce roman et le suivant (Tant de chiens), il est sauvé à la dernière minute grâce à Marina, l’amour de sa vie. Mais là, elle n’est plus là. Les trois romans commencent par une mort qui sert d’élément déclencheur. Mais dans La Légende, cette mort a lieu dans un environnement familial, et c’est ce qui indique que le terrain de l’intime sera le plus important. Les intrigues policières, les enquêtes sur les crimes xénophobes et sur les narcotrafiquants passent au second plan, c’est la toile de fond pour ce qui semble être la dernière affaire de Santiago Quiñones : la sienne. Dans les romans précédents, il parvient à échapper plusieurs fois à la mort, seulement pour se rendre compte à présent, comme dans Le Septième Sceau de Bergman, que la mort a toujours marché à son côté. »

La plupart des auteurs disent qu’il y a un peu d’eux dans leurs personnages. Qu’y a-t-il de vous en Quiñones ? Rassurez-nous, vous allez
bien ? Santiago est-il votre catharsis ?

Boris Quercia :

  • « Ha ha ha ! Ça va plutôt bien, eu égard à mon âge et à la profession que j’ai choisie. Au fond, je suis un type optimiste, même si l’on dit qu’un optimiste est un pessimiste mal informé. Néanmoins je partage avec Santiago une certaine vision nihiliste de la vie. Pour moi comme pour lui, il est évident qu’elle n’a aucun sens à part celui que nous voulons lui donner. Mais loin de me déprimer, cette certitude me soulage. Je trouve terrifiant d’imaginer qu’un dieu nous impose des lignes de conduite ou qu’il existe quoi que ce soit après la mort. Ce qui est beau dans la vie, c’est qu’elle soit inutile et temporaire. C’est comme monter dans un train sans savoir où il va, il n’y a qu’à s’asseoir et profiter du paysage. À condition d’avoir un bon siège, bien sûr. »

« Un cocktail que le populisme d’extrême-droite sirote à souhait… »

Lors de la sortie en France de votre premier polar, vous envisagiez la possibilité de créer une série télé autour de ce personnage. Cette idée a-t-elle avancé ?

Boris Quercia :

  • « Je suis en plein dedans et le tournage doit bientôt commencer. Cela ne s’est pas fait sans heurts. Le problème principal, c’est que les romans sont au fond tournés vers l’intériorité. La plupart de l’action se déroule dans la tête de Santiago, ce qui est difficile à mettre en images. Comme je le dis souvent, cette croyance selon laquelle « une image vaut mieux que mille mots » est fausse. L’autre problème a été inattendu. Pour financer la série, nous avons obtenu des fonds de la part du Consejo Nacional de Televisión (l’organisme de télévision publique au Chili), mais après avoir lu les scénarios, ils nous ont convoqués à une réunion pour nous dire qu’ils étaient un peu surpris par leur contenu. Pour résumer, il leur semblait que ce Santiago était un personnage moralement répréhensible. Je suis donc face à un dilemme : soit je renonce aux fonds, soit je retravaille le personnage pour le rendre « meilleur », soit je mets un message d’avertissement au début de chaque épisode, du genre : « L’auteur ne cautionne pas les actes immoraux du protagoniste. Voici l’histoire d’un personnage qui se comporte mal et qui va donc mal finir. » »

Ce livre évoque également le Chili contemporain et dénonce le racisme décomplexé, une forme d’inertie de la société… Alors que le Brésil vient d’élire un président d’extrême-droite renvoyant aux années sombres du pays, craignez-vous que le Chili ne prenne la même direction malgré son histoire récente ?

Boris Quercia :

  • « Je ne suis pas un expert du paysage politique national, mais un tel tournant me semble très probable au Chili. Ici, nous avons notre propre candidat d’extrême-droite, un essor énorme des églises évangéliques qui profitent de la mauvaise passe de l’église catholique (suite à tous ces scandales d’abus et de pédophilie), beaucoup d’immigration venue de pays plus pauvres d’Amérique latine, des salaires très bas, une grande concentration de la richesse, une gauche désunie et très souvent corrompue, une addiction totale aux réseaux sociaux, un fort taux d’illettrisme (84% de la population n’a pas un bon niveau de compréhension écrite selon la plupart des études). Autant d’éléments d’un cocktail que le populisme d’extrême-droite sirote à souhait sans avoir besoin de beaucoup faire des efforts. »

« Ce maudit espoir »

Où se niche l’espoir pour votre pays ?

Boris Quercia :

  • « Quelle question difficile… Nous attendons un messie. Une personne lambda qui surgirait de l’anonymat pour nous éblouir avec un discours à la fois réaliste et porteur d’espoir, mais personne ne vient. Alors j’imagine que l’espoir doit reposer en chacun de nous, car si chacun change un tout petit peu de son côté, cela donnera un changement massif au final. C’est aussi l’espoir qu’on peut garder pour la planète. Que chaque personne lambda se rende compte que de son attitude dépend la pérennité de la vie humaine sur terre. »

 

Vous êtes passé par le théâtre, le cinéma et la télévision, l’écriture… La suite pour vous, c’est quoi ? Sur quoi travaillez-vous ?

Boris Quercia :

  • « J’aimerais que l’écriture soit ma destination finale ! C’est un terrain où je me sens bien et qui me rend heureux. Même si je crois qu’il y a des dialogues qui existent entre tout ce que j’ai pu faire. En ce moment je dois terminer les scénarios de la série télé des Santiago Quiñones. Parallèlement, je développe d’autres intrigues, d’autres histoires, et certaines d’entre elles ne verront bien sûr jamais le jour. »

 

Sans raconter la fin, reverra-t-on Quiñones ?

Boris Quercia :

  • « Il y a une lueur d’espoir. Il reste toujours une lueur d’espoir. « Ce maudit espoir », comme on dit par ici. »

La légende de Santiago - Chili et carnets

 

 

La légende de Santiago, de Boris Quercia (éditions Asphalte), 21 euros.

Et, en bonus, l’un des titres de la playlist suggérée par l’auteur pour accompagner la lecture de son roman, la chanson Latinoamérica de Calle 13.

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