Chili et carnets

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Référendum au Chili : un plébiscite et après ?

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Cécilia Baeza, enseignante à Sciences Po Paris et spécialiste du Chili) revient sur les résultats sans appel du référendum (Photo DR Cécilia Baeza)
Cécilia Baeza, enseignante à Sciences Po Paris et spécialiste du Chili, revient sur les résultats sans appel au référendum (Photo DR Cécilia Baeza)

Même pour les plus grands défenseurs de l' »Apruebo », ce score n’était pas imaginable : dimanche 25 octobre, c’est avec 78% des suffrages que le « oui » à une nouvelle Constitution l’a emporté. Ce texte hérité de Pinochet, instauré en 1980, sept ans après avoir pris le pouvoir par les armes, va donc disparaître dans les prochains mois. Une révolution ? Cécilia Baeza, enseignante à Sciences Po (et membre de l’Opalc – l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes) revient sur ces résultats inattendus et sur ce qu’ils impliquent pour la suite.

Tout d’abord, 78% en faveur du « Oui » à une nouvelle Constitution, vous y attendiez-vous ?

Cécilia Baeza :

« Mais même les plus optimistes n’espéraient pas un tel résultat ! C’est très satisfaisant d’autant que cela s’est fait très rapidement et que c’est un mouvement social qui amène ce changement de Constitution. C’est très rare dans une vie civique qu’une Constitution soit changée sans une disruption grave. Donc, oui c’est un score sans appel même s’il y a un bémol avec une participation dépassant à peine 50% pour un enjeu aussi fondamental. »

Et comment expliquer cette faible participation ? Cela pourrait-il faire le jeu de l’opposition ?

Cécilia Baeza :

« Je ne pense pas que la participation puisse être récupérée par l’opposition puisque l’on est tout de même sur des taux plus importants qu’à la dernière présidentielle par exemple. L’opposition ne peut pas contester la légitimité du processus. Pour ce qui est des causes, il y en a plusieurs. D’abord, la participation aux votes a chuté depuis que l’obligation de voter a été supprimée en 2012. Ensuite, il y a une méfiance des Chiliens, notamment des jeunes, envers le système. Il sera intéressant d’ailleurs de regarder le chiffre de leur participation à ce référendum. Des mécanismes constitutionnels empêchaient des réformes de fond. Il y avait un étau, quelque chose de très bien pensé par les idéologues pinochetistes, et c’est peut-être ce qui explique cette transition pactée [la transition chilienne vers la démocratie, NDLR] en 1990 : Pinochet avait tout un tas de garanties qui verrouillaient les réformes à venir. Car cette Constitution chilienne a connu beaucoup de réformes mais ce n’était que des pansements. Le ver était dans le fruit, il fallait refonder le pacte social de manière radicale. Alors, les jeunes ne s’inscrivaient pas sur les listes électorales pour ne pas être obligés d’aller voter. Quand, en 2012, le vote n’a plus été obligatoire, l’inscription sur les listes électorales est devenue, elle, automatique et la participation s’est effondrée. Comme tout était verrouillé, les jeunes ne voyaient pas l’intérêt de voter. Troisième cause, et pas la moindre, la situation sanitaire; Avec des gens en quarantaine, des restrictions de déplacement qui ont pu empêcher des électeurs de rejoindre leurs bureaux de vote, des procurations qui ne fonctionnent pas… Ça n’a pas favorisé la participation. »

Est-ce que cette nouvelle Constitution va réconcilier les Chiliens avec leurs politiques ?

Cécilia Baeza :

« La réconciliation va prendre du temps car cette nouvelle Constitution ne naît pas sur une Révolution. Il a fallu beaucoup batailler politiquement, il y a eu une commission de constitutionnalistes désignée par… les partis politiques ! Les indépendants n’étaient pas parties prenantes. Et la question des femmes ? Si la constituante va être paritaire, ce n’est pas parce que la commission technique l’a dit, c’est parce qu’il y a eu d’importantes mobilisations. Pareil sur la question des peuples autochtones qui n’ont pas – encore ? – obtenu de sièges. Tout cela continue de participer de la défiance des citoyens qui peuvent avoir l’impression que l’on « pilote » la constituante. »

On pourrait presque comprendre que c’est une victoire en demi-teinte ?

Cécilia Baeza :

« Non, c’est une fantastique victoire ! Il ne faut pas la bouder ! Cela va changer en profondeur ce système politique. C’est l’opportunité d’un reboot ! Le débat public va s’ouvrir à nouveau. Mais la bataille va être longue, il y a beaucoup d’intérêts en jeu et c’est maintenant que ça va démarrer. Je l’ai dit, ça n’est pas un mouvement révolutionnaire qui amène cette nouvelle Constitution. C’est un changement dans la continuité, contrairement à ce que l’on a pu voir dans des pays comme l’Argentine, le Brésil ou la Tunisie – bien sûr, sans idéaliser ce qui s’est passé là-bas. Au Chili, ceux qui sont en faveur du Rechazo, c’est-à-dire de la Constitution actuelle, ont encore des fonctions. Les éléments de continuité, dans le cas chilien, sont plus forts qu’ailleurs. »

Quelques jours avant le référendum - et un an après les grands mouvements sociaux - d'importantes mobilisations ont eu lieu au Chili (Photo Wikipédia Commons Valeria Rojas-Bruna)
Quelques jours avant le référendum – et un an après les grands mouvements sociaux – d’importantes mobilisations ont eu lieu au Chili (Photo Wikipédia Commons Valeria Rojas-Bruna)

Ce résultat, c’est aussi un camouflet pour le président Sebastián Piñera…

Cécilia Baeza :

« Oui. L’histoire du changement de Constitution est un serpent de mer. Ce processus consistant à donner rapidement la parole a profité aux tenants du changement car il n’y a pas de pilote à droite. Il n’y pas de proposition, on ne voit pas émerger d’idées nouvelles. La droite fait de la résistance mais n’est pas force de proposition. Et il n’y a pas de leadership. Sebastián Piñera paye la répression massive, la gestion hystérique du mouvement social. En Amérique latine, il y a une polarisation croissante du débat et le président chilien s’est laissé déborder : il s’est jeté dans le piège, a embrasé le mouvement, lâché les chiens… Il y a tout de même, pendant la répression des mouvements sociaux, eu des violations manifestes des Droits de l’Homme, des violences sexuelles avérées… L’image publique du Chili a pris un sacré coup ! »

La gestion de la crise par le pouvoir en place, entre violences policières et autres faits graves, a sans doute amplifié la victoire du "Oui" au référendum (Photo Wikipédia Commons Felipe y Jairo Castilla)
La gestion de la crise par le pouvoir en place, entre violences policières et autres faits graves, a sans doute amplifié la victoire du « Oui » au référendum (Photo Wikipédia Commons Felipe y Jairo Castilla)

Qu’en est-il de ce score pour le vote de la constituante en avril 2021 ?

Cécilia Baeza :

« Les modalités de constitution des listes sont critiquées. Le système du nombre de signatures à obtenir favorise moins les listes indépendantes. On parlait de défiance, ça continue à la nourrir. Ce qui est important encore, c’est le taux de participation des jeunes qui pourrait casser les blocs, les habitudes. Maintenant, les Chiliens doivent se faire à l’idée que toutes les conquêtes dont ils rêvent ne se feront pas par la Constitution. Cela va tout de même lever les verrous, garantir des droits. C’est l’occasion de redéfinir le système de santé, des études supérieures. Cela ouvre le champ des possibles. Justement, si les jeunes ont voté, les questions environnementales peuvent être mises en avant. Puis, il ne faut pas oublier que cette constituante devra être paritaire. Pas uniquement sur les listes : il y aura autant d’hommes élus que de femmes élues. Cela peut influer sur les droits sexuels et reproductifs dans un pays où le droit à la vie avant la naissance est inscrit dans la Constitution. Clairement, il peut y avoir de grands changements mais, oui, la bataille va être longue ! »

Written by Anthony Quindroit

27 octobre 2020 à 21 h 30 min

Une Réponse

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  1. […] plus dangereux, c’est pour la Constituante. Elle ne survivra peut-être pas car Kast n’y croit pas. Or, elle a été portée par 80% des […]


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